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Voyage hors-sol, à consommer de préférence avant le…

  • Photo du rédacteur: Agnieszka Wandor
    Agnieszka Wandor
  • il y a 1 jour
  • 3 min de lecture


Nous avons appris à produire des tomates qui voyagent mieux que leur goût. Puis nous avons appris à fabriquer des voyages qui voyagent mieux que les lieux qu'ils traversent.


Et c’est cette ressemblance troublante entre la tomate de supermarché et notre façon de voyager que j’aimerais vous présenter, ou en d’autres termes, mon concept du “voyageur tomate”.


Fruit d'un même objectif : voyager loin, plaire au plus grand nombre et ne jamais décevoir, et ça, le plus longtemps possible.


L'industrie alimentaire a consacré des décennies à produire des aliments plus résistants, plus réguliers, plus faciles à distribuer. Le tourisme a suivi une trajectoire étonnamment similaire : les destinations se visitent plus facilement, les expériences se réservent en quelques clics et les moments improvisés, eux, deviennent de plus en plus rares.

Encore une fois nous voilà standardisés. À force de vouloir convenir à tout le monde, certaines de nos expériences finissent par perdre de leur goût, et ce qui les rendait si singulières.


Le voyageur-tomate n'a pourtant rien perdu de son efficacité, il a simplement cessé de goûter le monde.


À force de chercher les meilleures adresses, les itinéraires optimisés et les expériences déjà validées, nous finissons par traverser les villes comme nous parcourons les rayons d'un supermarché. Tout est rangé, identifié, recommandé. Nous savons où aller avant même d'avoir levé les yeux. 



Le marché rappelle une autre manière de voyager.


Celle où l'on suit une odeur plutôt qu'un GPS. Où une conversation modifie le programme de la journée. Où l'on repart avec une recette griffonnée sur un morceau de papier, un fromage conseillé par un inconnu ou le prénom d'un maraîcher que l'on retrouvera peut-être la prochaine fois.


L'odeur de l'ail précède les étals, les herbes, le café s'échappent d'un comptoir, le parfum sucré des pêches mûres… Un marchand reconnaît une cliente avant même qu'elle ne parle “Ciao Silvia ! Vieni ad assagiare queste nespole! “  Deux voisins échangent une recette de Frittata de courgettes avant de dériver sur une dégustation de fromage, un morceau de pecorino change de main, accompagné d'un simple « mais goûtez moi celui-là »


On y découvre ce qui pousse en cette saison, ce que l'on cuisine ici, les gestes que l'on répète depuis des générations. On y apprend davantage en dix minutes de conversation qu'en parcourant une liste de meilleures adresses.


En France par exemple, bien qu’il existent toujours, les marchés ne sont malheureusement plus aussi fréquentés. Le commerce de proximité, quant à lui, a vu son chiffre d'affaires progresser de près de 50 % depuis 2019, porté par une promesse simple : acheter plus vite, plus facilement, à toute heure. L'Italie résiste encore à cette évolution, les marchés y occupant encore une place bien plus importante dans le quotidien des habitants, mais les mêmes habitudes s'installent peu à peu…et la standardisation pointe le bout de son nez.



Le marché, un voyage en miniature.


On n'y achète pas seulement de quoi manger : on y récolte des histoires, des anecdotes, des habitudes, une manière de vivre qui n'apparaît dans aucun guide. À mesure que ces lieux s'effacent de nos habitudes, c'est aussi cette façon de voyager qui s'éloigne. Nous gagnons en praticité ce que nous perdons en rencontres. Nous troquons l'inattendu contre l'efficacité. Et, sans vraiment nous en rendre compte, nous finissons par ressembler aux tomates dont il était question au début.


La tomate est sélectionnée pour traverser des milliers de kilomètres sans s'abîmer, quitte à en perdre sa saveur. A force d'enchaîner des expériences interchangeables, nos souvenirs perdent leurs contours, les destinations changent, les photos aussi, mais quelque chose demeure étrangement identique... Les voyages cessent d'être une succession d'histoires pour devenir une seule et même impression. À vouloir éliminer tout ce qui échappe au programme, nous ne fabriquons plus seulement des voyages plus efficaces, nous fabriquons des souvenirs qui finissent par avoir tous le même goût.



 
 
 

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