Mon Histoire
Je pensais comprendre comment on voyage, c’était même mon métier. À Paris, mon quotidien s’enchaînait sans que je me pose vraiment de questions : métro, boulot, dodo, les mêmes trajets, les mêmes horaires, les mêmes discussions. Tout allait vite, tout devait être optimisé. Autour de moi, on parlait résultats, performance, objectifs à atteindre. Même les déjeuners devenaient des moments stratégiques. La semaine, je travaillais sur des stratégies digitales pour rendre des territoires attractifs, donner envie de venir, orienter les flux. Et le week-end, je faisais exactement la même chose que ceux qu’on cherchait à attirer : je suivais les recommandations, les lieux “à voir”, les expériences qu’il ne fallait pas manquer. Sans vraiment m’en rendre compte, je reproduisais ce que je participais à construire. Et puis, à force, quelque chose a commencé à sonner creux. Les lieux se ressemblaient, les moments aussi. J’avais l’impression de vivre des expériences déjà vues, déjà racontées, comme si tout était devenu prévisible. C’est là que le doute s’est installé, pas seulement sur les endroits, mais sur ma manière de voyager, de regarder, et peut-être même sur ce que je cherchais vraiment.
Entre-temps, je suis allée dans les Abruzzes, et pour la première fois, j’ai eu l’impression de voir quelque chose que je n’avais pas encore rencontré ailleurs. Là-bas, la culture ne se montre pas, elle se vit simplement. Elle est dans les villages, dans les gestes du quotidien, dans la manière dont les gens cuisinent, se retrouvent, prennent le temps. Rien n’est mis en scène, rien n’est expliqué. Je pense aux Sagre, à ces longues tables installées dehors, aux plats préparés avec ce qu’il y a, sans chercher à impressionner. Tu arrives, tu t’assois, tu manges, tu parles avec des gens que tu ne connais pas. On ne te sert pas une expérience, on te sert ce qui existe ici. Et autour, le territoire suit la même logique : la mer d’un côté, la montagne de l’autre, sans transition évidente. Tu passes de l’une à l’autre presque sans t’en rendre compte, les paysages changent sans prévenir, entre routes qui tournent, plateaux vides, villages accrochés, sources d’eau inattendues. Tu roules sans objectif précis, tu t’arrêtes parce que quelque chose attire ton attention, une table, un bar, un groupe de personnes. Rien n’indique que tu dois t’arrêter là, et pourtant tu le fais. Avec du recul, c’est exactement ce que beaucoup de destinations essaient aujourd’hui de recréer : quelque chose de plus simple, de plus local, de plus ancré. Moins de mise en scène, plus de réalité. Sauf qu’ici, ce n’est pas une promesse, c’est juste comme ça.
À partir de là, ma manière de voyager a changé.
J’ai arrêté de chercher des endroits, j’ai commencé à prêter attention à ce qui se passe, à ce qui ne se voit pas immédiatement. Les moments d’attente, les hésitations, les détours imprévus. Tout ce qu’on évite habituellement parce que ça ne rentre pas dans une idée de voyage réussie.
Je me suis rendu compte que ce qui me marquait vraiment n’avait souvent rien à voir avec les lieux en eux-mêmes. C’étaient des échanges, parfois très simples; une conversation qui commence sans raison, quelqu’un qui t’explique quelque chose, un moment partagé sans objectif précis. Des situations qui ne se prévoient pas, qui ne se contrôlent pas, mais qui restent.
À l’inverse, tout ce qui était parfaitement organisé, anticipé, optimisé, me laissait de moins en moins de traces. Comme si, à force de vouloir tout voir, on finissait par ne plus vraiment le vivre, ni même s'en souvenir.
Alors j’ai commencé à ralentir, à accepter de ne pas remplir complètement mes journées, à rester plus longtemps au même endroit sans forcément savoir pourquoi. À revenir, à observer, à laisser les choses venir plutôt que de les chercher.
Et surtout, à aller vers les gens : non pas pour “vivre une expérience locale” mais simplement pour comprendre, pour écouter, pour créer un lien, même bref. C’est souvent là que quelque chose bascule; pas dans ce qu’on regarde, mais dans ce qu’on partage.
Avec le temps, j’ai compris que ce qu’on appelle aujourd’hui “voyager autrement” n’est peut-être pas une nouvelle manière de faire, mais plutôt un retour à quelque chose de plus simple, avec moins de mise en scène, moins d’attentes, moins de contrôle.
Plus d’attention, plus de présence, plus de place laissée à l’imprévu.
À Rome, j’ai aussi compris que tout n’était pas perdu, malgré ce qu’on en voit. Derrière les flux, les trajectoires répétées, les images attendues, la ville continue de vivre. Pas ailleurs, pas cachée, mais juste à côté. Il suffit parfois de s’écarter légèrement, de ralentir, de ne plus suivre ce qui est déjà tracé. Et là, quelque chose apparaît : des rythmes différents, des habitudes, des échanges qui n’ont rien à voir avec ce qu’on était venu chercher au départ. On ne “découvre” pas Rome, on commence plutôt à l’habiter un peu, à s’y ajuster. À accepter de ne pas tout maîtriser, de ne pas tout comprendre, mais de se laisser traverser par ce qui est déjà là. Et c’est souvent dans ces moments-là que la ville devient intéressante, quand elle n’est plus un décor, mais un espace de vie dans lequel on trouve, peu à peu, sa place.
C’est de là qu’est né ce projet. Pas comme un guide de plus, ni comme une manière de mieux organiser un séjour, mais comme une tentative de remettre un peu de sens dans la manière dont on voyage aujourd’hui. Partir de ce qu’on ne voit pas tout de suite, de ce qui ne se planifie pas, et redonner de la place à l’attention, au temps, aux rencontres. Non pas pour montrer une autre version de Rome, mais pour proposer une autre manière d’y être et d'y retrouver son authenticité.